Le gueblo du Cobab

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 11 novembre 2012

Le patriotisme (spécial 11 novembre)

« Le patriotisme, (…) le patriotisme! Une trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les panaches et les chamarrures de l'Empire ! C'est drôle, ils en rêvent tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des commissaires de la Convention aux armées !… On n'a qu'à désosser Saint-Just pour avoir Prud'homme… Un peu trop jeunes pour partir en guerre, les sires de Framboisy ; mais ça ne les empêche pas de faire les crânes. À Berlin ! À Berlin !… Allez leur crier : Vive la Paix, à ces ânes-là, pour voir comment vous serez reçus… J'en sais quelque chose… Le patriotisme, monsieur ! Et allez donc, les blouses blanches et les casse-tête tricolores !… Et puis, la débâcle : encore le patriotisme… Seulement plus de casse-tête : les souvenirs de 92. Ça vous assomme tout de même… Ah ! les souvenirs de 92 ! Le passé pris à témoin du présent ! Les fantômes devant les fantoches ! Les objurgations, les évocations, les exhumations… Mânes de Bonaparte, protégez-nous ! Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau… Pourquoi pas Sobieski et Palafox ?… Voilà : ils avaient moins de panaches… Et puis, le dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements, les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, la Marseillaise qu'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça ! C'est du patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du journaliste — les journalistes! Quels misérables ! —… Mais le patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé, c'est celui de Gambetta. Ah ! celui-là, par exemple, j'espère bien lui voir élever une statue avant ma mort… Ni un pouce du sol, ni une pierre de forteresse !… Et une fierté de théâtre, et des phrases creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92 — lorsqu'il n'y a plus ni soldats, ni armes, ni rien — lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries idiotes, des carnages imbéciles. Ah ! il a tenu haut le drapeau, celui-là…

Le drapeau !… Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours fait litière de la justice et du droit : il est au pinacle. Il montera encore, le chacal ; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer Transnonain. Qu'est-ce que ça fait ? C'est un patriote…

Ah ! ils y tiennent, à leur patriotisme ! Ils y tiennent, comme on tient aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas — et qu'on se targue d'éprouver… Seulement, il y a la pierre de touche : l'intérêt. Oh ! alors… Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée… Tiens, petit, tu serais à l'armée, toi, — et le vieux me frappe sur l'épaule — tu serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père ? fournirait, pour de l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient tirer sur toi !…

C'est dégoûtant, hein ? C'est infâme ? Oui, je sais bien… mais c'est logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le patriotisme… L'intérêt ! l'intérêt !… Le paysan, au moins, ne cache pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure ; il vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes… Mais le bourgeois ! ce mouton affublé d'une peau de tigre ! cet imbécile qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles… et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples…

La guerre ! l'ignoble guerre !… Oh ! quand donc les peuples seront-ils las de s'entre-tuer ? Quand refuseront-ils l'impôt du sang ?… Refuser l'impôt du sang ! Ah ! bien, oui ! Chauvin n'est pas mort… Attends un peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus tard…

Tout le monde soldat… Tu verras ça… Plus de peuples : des armées. Plus d'humanité : du patriotisme. Plus de progrès : des drapeaux. Plus de liberté, d'égalité, de fraternité : des coups de fusil… Ah ! saleté humaine ! Ah ! bêtise ! Ah ! cochonnerie !… »

Georges Darien, Bas les cœurs (1889).

Le gueblo du Cobab

Le gueblo est propulsé comme on dit par Dotclear d'Olivier Meunier, à travers une adaptation du thème Keepsake du à Kozlika, sous un titre pompé sans vergogne au regretté Igwal. un grand merci à eux.

Il est hébergé coopérativement chez Ouvaton. Pour des réclamations sur le contenu du gueblo (articles ou commentaires), merci de m'écrire. La loi vous autorise également à vous plaindre directement à l'hébergeur.

Sauf mention particulière, je (Cobab) suis l'unique auteur de tout le contenu du blog, à l'exception bien entendu des commentaires. En cas de reprise, merci de citer la source...

Dernières nouvelles d’ailleurs

Claude Guillon

Oreste

Les mots sont importants

Le Typographe