Paris 1961, Oujda 2005
Par Cobab, lundi 17 octobre 2005 à 13:59 :: Politique et société :: permalien #36
L'actualit donne cette anne une curieuse rsonnance la commmoration du massacre du 17 octobre 1961. Ces deux vnements ne peuvent de toute vidence tre aucunement assimils ; pourtant, ils reposent sur un socle commun : l'tat d'exception permanent.
Ce qui est visible aussi bien dans les dportations rcentes de rfugis africains dans le dsert marocain, dans les rafles et les objectifs chiffrs d'expulsion, dans le massacre du 17 octobre, c'est une figure extrme de la biopolitique : celle o le pouvoir entend grer directement la vie nue .
Giorgio Agamben, dans Le Pouvoir souverain et la vie nue (Homo Sacer I), retrace l'histoire du rapport entre l'organisation politique et la vie nue , purement biologique pourait-on dire, de l'Antiquit nos jours. La figure centrale de ces rapports est reprsente par l'homo sacer, l'homme sacrifiable . L'homo sacer appartient la socit sur un mode bien singulier : il en fait partie en tant qu'il en est exclu, il est inclus comme exclu. Agamben montre comment l'inclusion croissante de la vie dans les mcanismes de pouvoir c.--d. les mcanismes sociaux en gnral aboutit la prgnance gnrale de cette figure au devenir-homo-sacer du citoyen, pour jargonner un chouille.
tat d'exception, deuxime volume d'Homo Sacer, retrace tout d'abord l'histoire juridique du concept au long de l'histoire de l'tat de droit. L'tat d'exception est inclus dans le rgime du droit sur le mme mode que l'homo sacer l'est dans la socit : comme la fois ce qui fonde la cohrence et la possibilit du droit et ce qui est justifi par lui, tout en lui tant contraire, mais rgi par lui d'une certaine manire[1]. Agamben montre comment cet tat exceptionnel, normalement rserv aux situations telles que guerres, guerres civiles, cataclysmes, tend au cours des XIX<sup>e </sup> et XX <sup>e </sup> sicles devenir la norme.
Ce qui n'apparat que trs peu dans les deux volumes d'Homo Sacer (il y aura un troisime), c'est que cet tat d'exception tait depuis longtemps la norme dans une grande partie du territoire de nos rpubliques, et que l'homo sacer y tait la figure normale et institutionnalise d'une grande partie de leur population. Ces territoires, c'tait les colonies, et ces populations, les indignes.
C'est ce que nous rappelle Si Mohamed Barkat dans son analyse de ce qui a rendu possible la violence dchane du 17 octobre 1961 : la conviction que les Algriens n'taient que des corps sans existence politique sans existence proprement humaine. Je n'ai pas encore lu son livre Le Corps d'exception, paru en septembre, faute de moyens, mais je renvoie cet article.
On aperoit ainsi le rapport entre la dportation par les forces marocaines des rfugis africains, le massacre des Algriens de Paris, et les rafles de sans-papiers : c'est le traitement de masse de purs corps, privs de parole et de droit. C'est aussi, bien sr, la colonisation, dont l'exception permanente fut, et reste, une caractristiques essentielles[2].
Mais les analyses d'Agamben ouvrent galement une autre perspective : l'tat d'exception est en train de devenir permanent pour tous. Des rmistes aux comateux profond, la bonne gouvernance se proccupe de grer au mieux des flux de viande. La lutte des sans-papiers est ainsi plus qu'une lutte de dfense de la vie : elle est un aspect essentiel de la lutte pour la (r)humanisation de notre socit.
Notes
[1] En termes de philosophie du droit classique , il s'agit de l'tude de la forme juridique et historique concrte de la dialectique du droit et de la violence sauf que violence est ici beaucoup trop imprcis. On peut aussi penser l'articulation par cette mme tradition, sur un mode assez voisin, entre libert et (possibilit du) suicide.
[2] Cette problmatique du corps d'exception ne se limite d'ailleurs pas la colonisation : elle englobe le nationalisme europen dans son ensemble, comme le montre le sort fait aux Juifs jusqu'en 1945, et aux Tziganes encore aujourd'hui.

Commentaires
1. Le samedi 22 octobre 2005 à 13:14, par Attila
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