Ç Va te faire intŽgrer ! È : Le Spectre du communautarisme, par Laurent LŽvy
Par Cobab, dimanche 18 septembre 2005 à 18:25 :: Politique et société :: permalien #11
Parution (prochaine selon le site de l'Žditeur, mais en fait le livre est disponible depuis une semaine) d'un essai de Laurent LŽvy, qui, pour court qu'il soit, me semble indispensable dans la conjoncture idŽologique actuelle. En plus, il est marrant.
Il s'appelle Le Spectre du communautarisme et est paru aux Éditions Amsterdam, ˆ qui j'emprunte la couverture. Son propos est l'examen critique non pas tant du Ç concept È de communautarisme que du discours anticommunautariste, aujourd'hui lieu commun de la pensŽe dominante, de gauche comme de droite, son ton allie l'archŽologie du discours ˆ la verve neuftroisarde de son auteur.
IdŽe floue, en effet, et jamais revendiquŽe par personne : elle est toujours utilisŽe pŽjorativement et sur un mode dŽnonciatoire, pour accuser quelqu'un de Ç communautarisme È ou de Ç faire le jeu du comunautarisme È. Gr‰ce ˆ une revue des tentatives de dŽfinition plus ou moins savantes fournies par la littŽrature et ˆ un historique des emplois de ce terme, il montre d'abord que le discours anticommunautaire prend acte, sans le dŽplorer particulirement, de l'existence de communautŽs et rŽserve l'opprobre du terme Ç communautariste È quasi exclusivement ˆ des phŽnomnes intŽressants deux groupes de la population franaise : les Ç gays È, homosexuels, travestis etc. tout d'abord, puis, plus tard, la population musulmane, ou plus largement hŽritire de cultures marquŽes par l'islam.
L'Žtude d'autres communautŽs ou phŽnomnes communautaires de la sociŽtŽ actuelle ou presque, les communautarismes Ç gaulois È, juif, footballistique et particulirement le communautarisme ouvrier qui fut sociologiquement un des piliers de la sociŽtŽ jusque dans les annŽes 1970, voire plus, l'amne ˆ dŽcouvrir la force d'un principe heuristique tirŽ Ç de la philosophie spontanŽe des Žcoles maternelles È, le principe du Ç C'est ui qui le dit qui y est È, qui doit sa force explicative ˆ ce qu'il est l'envers d'un phŽnomne psychologique extrmement courant, la projection Ñ o l'on reproche ˆ autrui ce que l'on refuse d'admettre chez soi et qui, souvent, crve pourtant les yeux. Ce phŽnomne de projection, lorsqu'il est nŽgatif (il y a des projections positives) s'appelle Ç rejet È : et L. L. montre que ce qui motive en fait l'accusation de communautarisme, est bien le rejet de certaines communautŽs perues comme dangereuses pour la cohŽsion de la communautŽ, la communautŽ majoritaire : hŽtŽrosexuelle ou Ç gauloise È.
La communautŽ majoritaire Ñ plus prŽcisŽment, dominante Ñ possde une particularitŽ par rapport ˆ toutes les autres communautŽs : bien que fortement soudŽe (souvent bien plus que d'autres) par un imaginaire puissant entretenu par l'ensemble des appareils idŽologiques, d'État ou non, elle ne se peroit pas comme une communautŽ mais bien comme la Ç normalitŽ È. D'o une certaine confiscation de l'universalitŽ par le modle de la normalitŽ, et la perception de toute identitŽ anormale comme une menace pour la Ç sociŽtŽ È Ñ pour la communautŽ dominante.
Ces bases permettent ensuite ˆ L. L. d'aborder la critique des imaginaires fondateurs de cette communautŽ dominante : l'universalisme abstrait, vecteur de l'imposition y compris par la force des caractŽristiques de la normalitŽ, et l'idŽologie rŽpublicaine (rŽpublicaniste). La critique de cette dernire, qui n'est qu'esquissŽe, pourrait faire l'objet d'un livre ˆ elle toute seule. L. L. relver quelquyes traits d'importance : l'apparition ˆ proprement parler de cette idŽologie au moment non pas de l'affirmation de la RŽpublique contre la monarchie (pŽriode qui dure de 1789 jusqu'ˆ 1945), mais bien au moment ou la RŽpublique n'est plus contestŽe sŽrieusement par aucune force sociale ; le caractre, disons, oublieux de cette idŽologie, qui s'affirme porteuse de l'universel en oubliant que la RŽpublique a pendant la majeure partie son existence dŽniŽ la majoritŽ Ñ donc l'humanitŽ pleine et entire Ñ ˆ plusieurs catŽgories de gens vivant sous sa loi : notamment, les femmes et les Ç sujets de la RŽpublique È : les indignes.
Cette critique lui permet de replacer le discours de l'anticommunautarisme dans une perspective historique, celle de l'Žvolution en France depuis la RŽvolution de la pensŽe dominante Ñ bourgeoise, donc. Ici se fait jour un lien profond, archŽologique au sens foucaldien, entre la rhŽtorique anticommunautaire Ñ peu ou prou, le rejet des communautŽs autres que celle qui est dominante et donc invisible ˆ elle-mme Ñ et la construction de l'Ç individu È, mythe central de la pensŽe et de l'organisation Žconomico-politique bourgeoise (capitaliste).
En fin d'ouvrage, la critique de l'anticommunautarisme prend donc la forme d'une critique de la Ç RŽpublique de Procuste È et ouvre sur la critique (dŽjˆ largement effectuŽe dans les faits par les populations concernŽes) de l'injonction paradoxale ˆ l'intŽgration. L'ouvrage se termine donc par l'explicitation du goguenard Ç Va te faire intŽgrer ! È du Mouvement des indignes.
Un livre qui risque d'en dŽfriser plus d'un, mais que je conseille fortement non seulement aux victimes l'intolŽrance Ç universaliste È, mais aussi ˆ toutes les personnes de bonne volontŽ qui ont envie d'interroger leurs prŽjugŽs, et ne veulent se retrouver Ç ˆ l'insu de leur plein grŽ È du mauvais c™tŽ de l'oppression et de la domination.

Commentaires
1. Le lundi 19 septembre 2005 à 23:09, par Attila
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